Louis

Libellule inspirée, Jelly imagine régulièrement des nouvelles et vous livre dans cette rubrique ses histoires courtes. Après « Dernière chance » et « Eux », , la libellule vous propose d’explorer un registre plus noir avec l’histoire de Louis, adolescent tourmenté qui cache un lourd secret.

4 septembre 2005, 18h13 – Gare de Clermont ferrand
Fébriles sur le quai de gare, Claude et Françoise Laclaux étaient inquiets. Aujourd’hui, Louis Laclaux, leur fils ainé, tout juste âgé de 18 ans, s’en allait à Paris. A cet instant crucial, de multiples interrogations envahissaient leurs pensées de parents, manifestement inquiets sur l’avenir proche de leur rejeton. De leurs trois fils, Louis était de loin le plus discret. Réservé, disait Françoise, pour ne pas dire introverti. Son garçon parviendrait-il à se faire des amis, ou resterait-il seul dans sa chambre de bonne ? Enfant de la campagne, allait-il réussir à s’adapter au rythme effréné de la vie parisienne ? Et son problème d’audition, risquait-il de ressurgir, voire même de s’intensifier, à cause des bruits de la capitale ?

L’architecture. Pour sa première année d’étude, Louis avait opté pour une voie prestigieuse. Ses parents, modestes employés de l’entreprise du coin, n’étaient pas peu fiers de ce choix ambitieux. Toutefois, après ce qu’il avait vécu à la fin du printemps, Claude et Françoise s’étaient attendus à ce que leur fils se laisse couler. Qu’il s’enferme dans sa chambre et s’isole de longues semaines. Ils auraient d’ailleurs très bien compris qu’il ait besoin de temps et renonce à son projet de partir. Mais leur fils n’était pas du genre à se morfondre et il avait tenu bon. Louis était fort, il avait fait face et s’était recentré tout entier autour son projet de départ, mobilisant toute son énergie, coûte que coûte.

-Quand même, il n’a pas choisi la facilité, notre petit ! s’exclama Françoise.
-Et ouais, c’est qu’il est courageux, mon garçon ! fit Claude, avec émotion, enlaçant sa femme avec tendresse. Quitter sa vie, sa famille pour partir étudier dans une grande ville stressante comme Paris….
-Surtout après tout ce qui s’est passé, non mais Claude, tu te rends comptes ! explosa Françoise.
-Sèche tes larmes, ma choupette, faut pas lui montrer qu’on est triste au petit, ordonna Claude, s’efforçant de contenir son émotion.

Françoise fondit en larmes. Son petit Louis partait aujourd’hui, ce n’était pas rien ! En temps normal, son Claude pouvait tout lui demander. Mais retenir ses larmes ce jour-là, c’était au-dessus de ses forces.
-N’oublie pas, si tu n’es pas bien, tu peux toujours revenir !!!! hurla-t-elle, à travers la vitre du train.

Louis prit place paisiblement dans son wagon et observait de loin le spectacle affligeant qui s’offrait à lui, de l’autre côté de la fenêtre. Ses parents, sur le quai, agitant leurs mains frénétiquement, ressemblaient à des pantins désarticulés. Sa mère Françoise, en pleurs, sensible et gémissant, comme à son habitude. Son père, un grand dadet, lui aussi en état de choc, au bord des larmes.

Louis avait honte. Si seulement le train pouvait démarrer enfin… Mais surtout, il était ô combien impatient. Impatient que ce moment passe. Impatient de commencer cette nouvelle vie, SA nouvelle vie… Cela faisait plusieurs semaines qu’il attendait ce moment.

Le départ était attendu et mérité. Il avait été pensé, réfléchi, préparé.  Louis ne comptait que sur lui : Il avait économisé durant des semaines et travaillé durement tout l’été. Ce n’était pas ses parents, trimant avec leurs trois mômes dans leur campagne paumée d’Auvergne, qui auraient pu l’aider. Bon, il avait eu un coup de chance, aussi, il fallait bien l’admettre. Il y avait eu cette grande tante, ô combien généreuse, qui était réapparue dans sa vie de manière fortuite au bon moment, et c’était tant mieux. Il avait renoué des liens avec elle, travaillé dur pour cela et finit par obtenir ce qu’il voulait. Au début du mois d’août, la vieille avait craqué. Et maintenant, il n’était plus qu’à quelques secondes de son départ, le GRAND départ.

Gare de Lyon, quelques heures plus tard.
Louis releva la tête et la vit : l’horloge de la gare de Lyon semblait le fixer avec arrogance. Lui, le petit provincial auvergnat qui débarquait à la capitale. Seul, comme un grand, sans ses parents angoissés et ses deux petits frères envahissants, toujours agrippés à ses basques. Brun aux yeux bleus, Louis n’était pas très grand, ni d’ailleurs très musclé. Mais il était joli garçon. Il dégageait quelque chose, une sorte de charme, qui avait toujours plu à la gente féminine, et ce depuis son plus jeune âge. Était-ce son sourire ravageur, qui laissait un irrésistible creux dans ses pommettes, ou sa discrète moue boudeuse, qui ne laissait pas les filles indifférentes ?  

Louis était majeur. Le mois dernier, il venait de fêter ses 18 ans. Pour l’occasion, sa mère lui avait organisé une belle fête, avec sa famille et quelques amis. Si ça ne tenait qu’à lui, il n’y aurait pas eu de fête. En fait, les événements conviviaux l’ennuyaient profondément. Mais Louis avait laissé les choses se faire, comme d’habitude. Contrarier les autres n’était pas son genre : cela créait des ennuis plus qu’autre chose, il le savait bien. Or, Louis n’aimait pas affronter les problèmes. Et puis, il n’était pas très bavard, c’était notoire. On n’exigerait pas de lui un discours émouvant, ni même de longues accolades. Ce soir-là, il avait pensé très fort « tiens le coup, c’est la dernière soirée avec eux, la toute dernière ». Il avait simplement fait ce qu’il avait toujours sût faire à la perfection en société : faire illusion. Un joli sourire en coin, quelques remerciements, et surtout, de l’alcool !  Beaucoup d’alcool, pour oublier ce moment.

Quelques semaines auparavant, il avait laissé derrière lui Marie, sa petite amie.
Sa petite marie, comme il avait aimé l’appeler autrefois, dans ses rares moments d’affection. Quand il lui avait annoncé son départ, Marie avait pleuré, elle aussi. Puis, séchant ses larmes, elle s’était consolée elle-même : Louis allait revenir un week-end sur deux. Après tout, Paris n’était pas si loin, et elle aussi viendrait le trouver à la capitale.

C’était pourtant très clair pour Louis : il n’était pas question de retour. A quoi bon s’encombrer de trajets inutiles ? Il allait commencer une nouvelle vie et voulait couper les ponts. Les billets de trains hors de prix… Les émotions exacerbées de retrouvailles… Les au-revoirs éplorés sur les quais… Se donner en spectacle devant les voyageurs, comme ses chers parents venaient tout juste de faire à l’instant… Non merci, tout ça n’était pas pour lui. Il n’avait pas le temps, pas les moyens et, par-dessus tout, il n’avait pas ENVIE. Et puis de toute façon, quand bien même il aurait voulu, pour une autre raison qu’il était le seul à connaitre, il savait qu’il ne pourrait pas revenir. JAMAIS.

Face à la réaction troublée de Marie quand il lui avait annoncé qu’il ne reviendrait pas, Louis avait changé de sujet, comme si de rien n’était. Il lui avait murmuré quelque chose à l’oreille, tout doucement, et le visage de son amoureuse s’était figé. La jeune fille l’avait alors fixé gravement, les yeux embués de larmes. Elle avait pris ses affaires et était partie sur le vif, sans prendre le temps de fermer la porte, ni même de la claquer. Louis avait souri. Pas peu fier, il venait de provoquer une rupture simple et efficace. Une rupture à son image.

Ça, c’est ce qu’il avait cru. Mais ce dont il ne se doutait pas à ce moment précis, c’est que Marie reviendrait le voir, dès le lendemain. Qu’elle lui demanderait des explications, lui crierait dessus. Ce matin-là, Louis était seul chez lui. Ses parents n’étaient pas là. Dans sa bulle,  il écoutait sa musique à fort volume, serein. Puis, Marie était entrée, survoltée. La jeune femme, si douce à son habitude, avait violemment fait irruption dans la pièce. Il ne l’avait jamais vu dans cet état ! Or, Louis était un garçon calme, il ne supportait pas les cris. Depuis toujours, il avait cette fragilité aux oreilles, ces douleurs incessantes qu’il ressentait jour et nuit. Il avait appris à vivre avec. Menait une existence plutôt normale, écoutait de la musique. Mais son seuil de tolérance des bruits, en particulier des cris, était proche de zéro.

Louis adorait la musique. Son truc à lui, c’était la musique classique. Il se réfugiait dans sa chambre et écoutait des heures entières les symphonies des plus grands compositeurs. Il avait besoin de ces moments de solitude, ces moments à lui. Par nécessité sociale, il tolérait les moments avec les autres, en famille ou entre amis. Mais ses proches le savaient, ils devaient éviter de parler fort et de crier. En réalité, les haussements de voix étaient insupportables à Louis.

Au point qu’ils risquaient à tout moment de déclencher ce bruit intolérable. Un bourdonnement tonitruant dans ses oreilles, qui le faisait se cogner au mur et mettait des heures à disparaitre. Tout le monde le savait, et son entourage s’efforçait de composer avec.

Louis portait son bagage, une toute petite valise noire. Rigide et robuste, cette dernière contenait toute sa vie, c’est-à-dire pas grand-chose. Il n’était pas du genre à s’encombrer, et puis, il s’apprêtait à démarrer une nouvelle vie. Louis sentit sa poche de pantalon vibrer et, d’un geste vif, attrapa son téléphone portable. Il eut un mouvement de recul : c’était sa mère qui l’appelait. Déjà ? ! A peine était-il arrivé à Paris que Françoise, une vraie mère poule rongée par l’inquiétude de voir son oisillon, tout juste majeur, quitter le nid familial, le poursuivait coûte que coûte,. Rouge de colère, Louis jeta violemment le portable à terre et l’objet se brisa en plusieurs morceaux, s’écrasant contre la borne de taxi. Il décocha un sourire glaçant aux quelques touristes, qui, médusés, venaient d’assister à la scène. Ce téléphone, il n’en avait plus besoin, désormais. Ainsi était-ce cela, la vraie liberté… Louis fixa le ciel. D’épais nuages noirs se formaient, chassant le ciel bleu de la capitale. Il marchait à vive allure, doubla quelques voyageurs, héla un taxi et s’engouffra à l’intérieur.

Paris, Café des négociants, quartier Batignolles.
Louis, confortablement installé à une table, scrutait l’entrée du café. Inquiet, il jetait des coups d’œil réguliers à sa montre. Quand enfin, la porte finit par s’ouvrir, un homme de grande stature, aux cheveux gris et à l’allure débraillée, entra. Il doit avoir la cinquantaine, pensa Louis. L’homme était vêtu d’un grand manteau noir et portait un épais bracelet en bronze, ostensiblement visible à son poignet. Louis lui fit un signe de tête et l’homme s’installa face à lui. Ils échangèrent quelques mots de politesse, puis l’homme, scrutant sa carte d’identité, lui demanda :
-Monsieur, permettez-moi de vous poser une question : vous êtes l’un de mes clients les plus jeunes et je…
-Oui ?
-Eh bien, une nouvelle identité, une nouvelle vie, ce n’est pas rien pour votre âge ! Dites-moi, qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête d’un jeune de 18 ans pour vouloir tout recommencer à zéro comme ça, du jour au lendemain ?
-C’est une longue histoire, rétorqua Louis. Et je ne vous paie pas pour en parler, n’est-ce pas ?
-Très bien. Je vous demande quelques minutes, j’ai juste un coup de fil à passer et je suis à vous pour les formalités.

L’homme s’éloigna. Louis but une gorgée du minuscule café amer qui venait d’être placé devant lui. Il tendit l’oreille : les premières notes de Petite Marie, la chanson de Francis Cabrel, passaient à la radio. Le son était nasillard mais Louis reconnut instantanément la mélodie. Cette mélodie qu’il avait fredonné tant de fois à sa petite amie, au début de leur relation.

Soudain, Louis eut un flash. Il se rappela de ce fameux matin, quand Marie, furieuse, était venue le trouver chez lui. Elle avait crié fort : ils ne pouvaient pas en rester là, il lui devait des explications, ils devaient éclaircir les choses ensemble. Louis se souvint aussi de sa musique, Requiem in D minor, de Mozart, un de ses morceaux favoris, qu’il écoutait à cet instant.

Les cris de Marie raisonnaient dans la maison. Aigus et stridents, ils couvraient entièrement les précieuses notes de Mozart. Les oreilles si fragiles de Louis, saignaient. Ces dernières n’avaient pas supporté et il avait voulu très fort que tout s’arrête. Il se rappela du couteau. Le couteau aiguisé, qu’il avait soudain brandi derrière son dos. Le cri perçant de la jeune fille. Puis le SILENCE. Marie, qui gisait sur le sol, son corps inerte se vidant de son sang. Louis l’avait contemplé plusieurs minutes durant, sans faire le moindre mouvement. Comme elle était belle, avait-il pensé, bercé par le son des dernières notes de la symphonie de Mozart.

Louis se rappela de ce qui avait suivi. Sitôt que la musique avait cessé, Il s’était levé d’un bond et avait miraculeusement repris le contrôle. Il se souvint de son efficacité et de la précision de ses gestes. De l’endroit exact, où il avait calmement enterré le corps, dans un champ abandonné, à quelques kilomètres seulement de là. Il se rappela de la sensation de soulagement qu’il avait ressenti à ce moment-là : Marie n’était PLUS. Ainsi, elle ne l’encombrerait pas dans son nouvel avenir. N’essayerait pas de la joindre à toute heure du jour et de la nuit. Ne lui laisserait pas de messages le soir. Ne préparerait pas, en secret, ou, grossièrement, à la vue de tous, sa venue surprise à Paris. Cette absence certaine, cette impossibilité d’actions, ce vide de tout :  tout cela avait procuré à Louis un tel sentiment de bien-être…

Louis se rappela de l’appel de Bénédicte Jallin, la mère de Marie, l’informant de la disparition de sa fille, alors qu’il rentrait tout juste chez lui. Il se souvenait des discussions des voisins proches et de la venue des plus éloignés. De l’engouement que l’affaire avait suscité dans le village. De l’enquête des flics, des questions multiples auxquelles lui et sa famille avaient dû répondre, tour à tour avec précision. Des fouilles de sa maison et des maisons alentours, du battage médiatique autour de l’affaire. Des scénarios macabres élaborés.

Louis se souvenait des rassemblements des villageois, de la solidarité presque touchante qui s’était organisée autour, conduite par des hommes et des femmes émus et qui mettaient sincèrement tout en œuvre pour retrouver la petite Jallin. Marie, cette agréable jeune fille du village bien dans sa peau, qui avait disparu du jour au lendemain, sans aucune raison.

Tous étaient unis pour aider Bénédicte et Pierre, ses parents, désemparés face à l’impensable. Cet événement tragique n’avait été qu’un accident, un concours de circonstance, qui avait forcé Louis à fuir, sans plus attendre. Et cette école d’architecture, une belle couverture. Il en était persuadé : de toute façon, un jour ou l’autre, il aurait fui. Louis se disait souvent qu’on l’avait placé à sa naissance à un endroit où il n’aurait pas dû être. Avec des personnes qu’il ne comprenait pas et qui, elles-mêmes, ne l’avaient jamais compris. Alors, oui, son départ était inéluctable. Il avait juste été précipité…

Louis le savait : la vérité aurait été découverte, un jour ou l’autre. Les longues fouilles et l’enquête interminable n’avaient rien donné, POUR L’INSTANT. L’incompétence des enquêteurs avait laissé à Louis le champ libre. Ces imbéciles lui avait permis de gagner du temps, un temps précieux qu’il avait employé à préparer son départ, et ce dans la plus grande discrétion.

Le brusque retour de l’homme à ses côtés arracha Louis à ses pensées. L’homme le fixa avec insistance et saisit sa mallette. Il en sortit un carnet froissé et une grande pochette. Méticuleux, il fouilla dans cette dernière et en extirpa un grand nombre de documents, les montra à Louis et exigea de lui plusieurs signatures. A la fin de leur transaction, le jeune homme sourit. Ça y est, c’était le moment de commencer une vie nouvelle, dans une ville lointaine où il allait devenir quelqu’un d’autre.

Quand ils quittèrent le café sous la pluie diluvienne et que leurs chemins se séparèrent, l’homme ne put s’empêcher de se retourner en direction de son improbable client. Marchant d’un pas assuré, ce gamin arrogant n’avait pas froid aux yeux, il savait ce qu’il voulait, pensa-t-il. Mais ce n’était pas anodin : pour entreprendre de telles démarches, il avait surement de gros problèmes… L’homme éprouva alors à son égard une pointe d’admiration. Ce garçon était courageux. Il prenait sa vie en mains, débarquait à Paris et s’offrait une nouvelle vie, loin de tout. De tout et de tout le monde.

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