Eux

Libellule inspirée, Jelly imagine régulièrement des nouvelles et vous livre dans cette rubrique ses histoires courtes. Après l’histoire de Bastien dans « Dernière chance », suivons celle de Louise à l’approche de son mariage, avec « Eux ».
Petit secret d’écriture –> Cette nouvelle a été écrite d’après le thème : le chiffre cinq.

J-30. Essayage de robe de mariée
– Je resserre encore un peu et ça devrait être bon. Et sinon, les invitations, tu les trouves comment ?
Tandis que Louise, sa soeur et organisatrice officielle de son mariage, lui ajustait sa robe, Emma laissait son esprit vagabonder. Louise était géniale, ce n’était pas le problème. Mais elle était bavarde, surtout dans les moments de stress. Bavarde et inquiète. Et par-dessus-tout, Louise lui posait mille questions : les invitations, le devis du traiteur, la pièce montée, est-ce qu’Emma avait vu ses propositions, qu’en pensait-elle ?

Emma connaissait bien sa soeur mais elle découvrait à présent une autre facette de cette dernière : Louise, la wedding planner de choc, la professionnelle zen qui contrôlait tout à merveille, était en réalité une bosseuse invétérée, une grande stressée. Rien n’était laissé au hasard : la jeune femme pensait et repensait le moindre détail, rappelait et relançait milles fois ses prestataires, validait et re-validait chaque option.

Emma n’avait aucune inquiétude quant à l’organisation de son mariage, elle faisait toute confiance à sa soeur, les yeux fermés. Mais ce jour-là, cette dernière lui communiquait son stress. Un stress néfaste et la future mariée se sentait oppressée, dans sa robe, comme dans sa tête. Et puis, il y avait ce faire part, qu’elle avait reçu ce matin. Le faire part de Mathieu. Mathieu, qui lui écrivait, pour la première fois depuis de nombreuses années. Pour lui annoncer la naissance de son bébé.

Emma s’était sentie un tant soit peu nostalgique, puis la routine matinale l’avait rattrapée. Entre son propre bébé dont elle devait s’occuper, le petit déjeuner à préparer, une tenue à choisir pour aller au boulot et autres réjouissances, elle n’avait pas le temps de tergiverser. Mathieu n’était pas un ancien amoureux, c’était un ami. Un ami très cher. Tandis que Louise lui demandait une énième fois son avis sur les assortiments de tenues des demoiselles d’honneur, Emma suffoqua. Elle éprouvait un besoin immédiat de s’éclipser.

-Louise, j’étouffe cria-elle, j’ai besoin de prendre l’air !
Emma enleva sa robe de mariée à une vitesse déconcertante, passa un jean à toute allure, affronta le regard médusé de sa soeur et sortit de la pièce. Elle courut droit devant elle et s’assit sur un banc. A peine avait-elle sortit le faire-part de Mathieu de sa poche qu’Emma eut soudain un flash. Elle se souvint d’EUX. Alors que la jeune femme s’apprêtait à lier son destin à Pierre, l’homme de sa vie, ILS ne seraient pas là. Absents ce jour-là, comme de sa vie depuis maintenant 10 ans.

On les appelait les CINQ doigts de la main, pour ne pas dire les inséparables. Mathieu, Aline, Olivier, Maxence et Emma. Élevés dans le même quartier pavillonnaire, ils se connaissaient depuis toujours. Tous de la même année, excepté Maxence, qui avait un an de plus. Dès l’âge de 7 ans, ils se retrouvaient après l’école, tous les cinq. Ensemble, ils se mettaient à leurs devoirs, ou plutôt, ils faisaient semblant. Un casse-tête d’organisation pour les parents, qui passaient le plus clair de leur temps à tenter de géolocaliser leurs progénitures.

Leur amitié s’était intensifiée : bien plus que des voisins, ils étaient devenus au fil des années bien plus que des copains.
12 ans : ils formaient une confrérie. Tous les dimanches soir, il y avait le CONSEIL.
Le conseil secret avait lieu dans le jardin de Maxence, dans cette vieille cabane en bois. L’ordre du jour, chapeauté par Aline, était des plus attendus par tous. Bilan de la semaine passée, petits tracas ou gros ennuis, ennemis à neutraliser : tout y passait. La véritable force des cinq était qu’ils pouvaient compter les uns sur les autres, ils le savaient. Quand l’un d’eux était triste, ils étaient quatre à rester à ses côtés, le faisaient rire, le consolaient. Quand un autre avait un problème, ils agissaient à l’unisson pour l’aider.

Élaboraient un véritable plan d’action. Echafaudaient un stratagème bien rodé. Le mettaient en oeuvre, tous les cinq, peu importe les difficultés ou les risques encourus. Cela leur avait valu bien des punitions, se rappelait Emma. Leur amitié était sacrée et, par-dessus-tout, ils avaient une règle d’or : peu importe les liens tissés avec d’autres, ne JAMAIS laisser personne s’aventurer dans la confrérie. Emma sourit en y repensant : la règle n’avait jamais été enfreinte.

Petits amis, frères, sœurs ou cousins étaient sagement restés devant la cabane, ils n’en avaient jamais franchi la porte.
15ans. Premiers flirts, premières histoires d’amour. Ils prenaient leur indépendance mais le groupe restait soudé.
17 ans. Ils sortaient les samedis soirs. Répondaient à leurs parents. Vivaient leurs premières cuites. Testaient leurs limites. Et faisaient tout ça ensemble, tous les cinq.

Maxence, du haut de ses 18 ans et le premier à avoir son permis, était le chauffeur attitré des soirées des CINQ. Le jeune homme était si fier de transporter les autres, de les emmener avec lui. Ils avaient déserté la cabane, mais restaient unis. Emma cherchait à comprendre. Ils étaient les CINQ, les cinq doigts de la main. Comment une amitié aussi forte, qui avait duré tant d’années avait-elle pu se dissiper, jusqu’à ce qu’ils deviennent de parfaits inconnus ?

L’un d’eux n’aurait-il pas pu tenter de veiller sur cette amitié ? En être
responsable, pour ainsi dire ? Emma essayait de se rappeler. Elle se souvint de ce fameux été, celui de leurs 20 ans. Cet été-là avait indéniablement été le premier qu’ils passaient séparés. Au détour d’une conversation, Emma avait appris
qu’Aline était partie faire le tour du monde. Que Mathieu avait emménagé avec son amoureuse en date, à 1000 kilomètres de là. Olivier, lui, était injoignable.

Toutefois, à bien y repenser, la rupture avait eu lieu avant. C’était l’année de leurs 19 ans. Ce souvenir était si douloureux qu’Emma l’avait enfoui au plus profond d’elle. La jeune femme se rappelait de ce fameux soir de juin. Cette soirée de remise des diplômes, qui avait si bien commencé. Les CINQ étaient là. Ils festoyaient, riaient, buvaient, dansaient, prenaient mille clichés d’eux. Ils formaient une bulle : là où ils étaient, il y avait EUX d’un côté, et les autres, situés à l’extérieur. Et puis, soudain, sur le chemin du retour, l’accident. Ce camion roulant à pleine vitesse, qui les percuta en pleine face. Emma se souvenait des cris. Les cris, puis le silence. La vision de ses amis en sang. La douleur qui se réveillait, les pompiers, puis l’hôpital, puis les longs mois de rééducation.

Maxence, qui conduisait, était mort sur le coup. Aline, Mathieu, Emma et Olivier, eux, en avaient réchappé. Victimes de multiples fractures et autres blessures, mais VIVANTS. Emma venait de trouver en elle la réponse : Ils n’étaient plus CINQ à être de ce monde et c’est cela qui avait tout changé. Après la mort de Maxence, plus rien ne fut comme avant pour les quatre autres. Le choc, suivi de la perte avait été tel qu’aucun d’eux n’avait envie de voir les autres. En parler aurait rouvert cette plaie béante. C’est ainsi que les quatre s’éloignèrent. Ils construisirent leur vie chacun de leur côté.

Soudain, Emma, les larmes aux yeux, se leva du banc d’un bond. La jeune femme savait ce qu’il lui restait à faire : elle allait partir et retrouver les VIVANTS. Les trois AUTRES, ceux qui avaient marqué son enfance, partageaient avec elle tant de souvenirs. Ceux qui étaient si importants pour elle. Elle parcourrait la France s’il le fallait mais elle allait les retrouver et les convaincre, les uns après les autres. Elle s’en fit la promesse : ILS seraient présents à son mariage.

Qu’avez-vous pensé de cette nouvelle ? Soyez libé-critique, laissez vos impressions en commentaire par ici !

5 réflexions sur « Eux »

  1. Les amitiés perdues de vue… Je ne sais pas si c’est l’amertume qui transparait dans ce que Jelly a écrit ou bien la mienne me remémorant des trucs perso, mais ce côté nostalgique ne m’a pas lâché d’une semelle en lisant ce billet . Et rien que pour ça c’était chouette. Et puis, on a envie qu’elle les retrouve maintenant!

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Alexandre ! A très bientot 🙂

      J'aime

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