Dernière chance

Libellule inspirée, Jelly imagine régulièrement des nouvelles et vous livre dans cette rubrique ses histoires courtes. Commençons avec « Dernière chance », qui marque la première du blog.

Plus qu’un mois. C’était sa dernière chance. Les mots avaient raisonné si fort dans la bouche d’Edmond. Edmond était son boss depuis exactement six mois. Six mois qu’il travaillait à l’agence. Petit homme à la forte carrure, il était ce genre de personne à exiger beaucoup de ses équipes. Il avait embauché Bastien via Arthur, une connaissance qu’il affectionnait beaucoup. Pour avoir le poste, Bastien avait su faire jouer son réseau. Edmond l’avait bien observé lors de leur première rencontre : ce garçon avait du bagout, un solide background de commercial et cet air déterminé de savoir ce qu’il voulait dans la vie. Tous les atouts pour réussir. Et pourtant, six mois après son embauche, les chiffres étaient là, devant ses yeux. Et ils n’étaient pas bons.

En sortant du bureau d’Edmond, Bastien, le teint livide, repensa à leur conversation.
– Les temps sont durs… C’était pas comme ça il y a 1 an. Mais c’est le marché, mon p’tit, faut s’adapter.
– Je sais. Mais il faut me laisser un peu de temps, je te promets que…
-J’ai déjà été bien assez patient je crois… Je vais être cash : si Arthur n’était pas un bon ami, qui plus est, l’un de mes partenaires exclusifs de business, sois sûr que je t’aurais déjà dégagé !
– J’ai rentré trois maisons depuis mon arrivée, vous savez et je….
-Trois maisons !! Tu as rentré « Trois maisons »…. Et sur les trois, dis-moi, combien se sont vendus ? Rapporte-moi une promesse de vente et je te garde. Sinon, tu vois la porte là-bas ?

Tout bonnement lessivé par cette entrevue, Bastien était ressorti de là dans un état second. Pas le choix, il devait réussir. Pour sa famille, pour Laetitia. Cette dernière n’avait plus de job. Chaque matin, depuis des semaines, elle l’enlaçait sur le palier en lui soufflant à l’oreille :
-Tu gères, mon chéri. Tu vas t’en sortir, je m’inquiète pas.
Il s’embaumait alors de son doux parfum fruité et s’élançait vers sa journée en direction de l’ascenseur. Laetitia était une femme forte et positive, elle l’avait toujours soutenu dans ses projets. N’avait pas opposé de résistance quand Bastien avait émis l’idée de tout plaquer pour réaliser son rêve de toujours : devenir agent immobilier. Représentant commercial pour un grand laboratoire pharmaceutique lyonnais, il gagnait bien sa vie et assurait à sa famille une vie plus que confortable.

Mais à l’aube de ses quarante ans, Bastien avait eu envie d’autre chose. Partir à la découverte de maisons et quartiers inconnus, négocier des biens avec poigne, assister aux coups de cœurs communs des acheteurs, vivre l’adrénaline de savoir s’ils allaient faire une proposition sur le bien. Et puis l’enjeu du prix des produits, bien supérieur à celui des crèmes sans intérêt, qu’il vendait à tirelarigot : tout cela le faisait vibrer. Alors, quand Arthur, un ami d’ami bien sympathique qu’il avait rencontré il y a peu, lui avait parlé de cette opportunité à l’agence, Bastien avait sauté sur l’occasion.

Il s’était agrippé à ce rêve, l’avait empoigné de toutes ces forces. Laetitia l’avait suivi sans sourciller. Elle n’avait pas tardé à présenter sa démission et toute la petite famille avait emménagé dans ce charmant petit village suisse. Les premiers temps suivant leur installation, il voyait bien que sa femme n’était pas heureuse ici, mais elle ne voulait rien laisser paraitre et s’occupait à merveille de leur fratrie.

Ils avaient trois enfants. Sam, cinq ans, était l’ainé. Suivaient deux petites soeurs, Alysée et Lola, des jumelles d’à peine deux ans. Quatre bouches à nourrir, en somme, et en Suisse, la vie était chère. Bastien n’était pas dupe ; il voyait bien la réalité des choses : le village de Vaucalans n’avait plus le vent en poupe. Dans le coin, les maisons ne se vendaient plus comme des petits pains, du moins pas comme il y a un an, selon les dires des habitants… C’était bien sa veine à lui,
d’ailleurs.

Mais celle-là réunissait bien des atouts et Bastien était convaincu qu’elle ne resterait pas longtemps sans propriétaire. Bastien s’arrêta juste devant et la contempla. Elle était sa chance, la dernière qui lui était offerte. Dieu qu’elle était belle : noire et blanche, cette somptueuse bâtisse ressemblait à un coquet mini-château. Précédée d’un grand portail en fer forgé, elle était introduite par une charmante cour fleurie. Située à deux pas du village, sur le chemin menant au lac, elle était proche de toutes commodités.

Il se dégageait de cette demeure quelque chose de spécial. Une atmosphère particulière, qu’il avait bien du mal à décrire. Une chose intriguait tout de même Bastien : comment se faisait-il que ce bien d’exception, mis sur le marché depuis plus d’un an, ne soit pas encore vendu ? En lui refilant le dossier, son collègue Geoffroy lui avait lancé par-dessus l’épaule :
-Tu comprendras de toi-même… Sur ce… Bonne chance !
Bastien était ambitieux. Déterminé, il était persuadé qu’il allait réussir, en vers et contre tous. Et maintenant qu’il avait entrainé toute sa famille dans cette galère, il n’avait pas le choix, de toute façon : échouer n’était pas une option.

Bastien rassembla toutes ses forces. Il était bien à décidé à résoudre cette énigme et à se surpasser pour atteindre son objectif : vendre ce bien en un temps record. Dès lors, il publia son annonce dans plusieurs journaux renommés de la région et passa un temps inouï sur internet. Ses efforts furent vite récompensés, il reçut bientôt une multitude d’appels. Les potentiels acheteurs défilaient devant la bâtisse. Mais au bout de seulement cinq visites, il commença à déchanter.

C’était toujours le même manège : au téléphone, les gens avaient l’air enjoués, impatients de visiter. Des couples, plusieurs, qui se disaient amoureux de la vue qu’offrait le lieu, sans compter le charme de la bâtisse. Un homme, divorcé, qui rêvait de s’y installer avec sa fille. Tous les suppliaient d’organiser une visite le plus rapidement possible et Bastien se réjouissait de leur impatience.

Et puis, une fois devant la maison, le désenchantement, le vrai. Dès lors qu’ils pénétraient à l’intérieur de la petite cour, Bastien commençait à percevoir les premiers signes. Il sentait les murmures, les regards échangés de biais. Un malaise palpable. Certains visitaient poliment, pressés de repartir au plus vite, d’autres coupaient de suite court. Ce malaise avait un nom, que Bastien avait découvert au fil de ses recherches : Adèle. Un meurtre commis cinq ans auparavant dans cette même demeure. L’adolescente, une enfant de la région, avait été sauvagement assassinée. Le fait divers avaient titré les journaux.

Ce n’était pas tant ce meurtre, qui avait imprégné le lieu, que les gens cherchaient à fuir. D’ailleurs, la plupart des visiteurs n’étaient même pas au courant. Ainsi, la demeure était loin d’être une inquiétante maison hantée, habitée par une âme torturée. A l’intérieur, pas de bruit suspect, ni de porte qui claque. Non, mais il y avait cette chose inexplicable, sorte de malédiction étrange, palpable par quiconque dès les premiers instants. Un profond sentiment mal-être, qui envahissait toute personne qui pénétrait à l’intérieur de la bâtisse. Curieusement, Bastien, lui, n’avait pas ce ressenti. Était-ce à cause de son irrépressible envie de vendre, cliché de l’optimisme béat et conditionné du commercial, au sourire permanent et ce dans l’unique d’atteindre son objectif ? Lui-même n’avait pas la réponse.

En attendant, Bastien voyait la fin du mois s’approcher dangereusement. Il redoubla d’efforts, se jetant à corps perdu dans les visites, qui se firent alors de plus en plus matinales et tardives. Il passait le plus clair de son temps au travail, dans cette maison qui avait tant à lui offrir. Ce mode de vie ne tarda pas à avoir des conséquences sur sa vie de famille. Bastien n’était plus vraiment lui-même à la maison, il se perdait souvent dans ses pensées. Fixait parfois sa femme et ses enfants d’un air dramatique. Puis se reprenait, esquissant un joli sourire de circonstance, dès qu’il se sentait observé.

De toute évidence, la réalité était bien là et il allait devoir s’y résoudre : il allait bientôt perdre ce job. Il avait cru en son rêve, mais ce dernier était sur le point de s’effondrer en mille morceaux, répandant ses fragments glaçants sur sa famille. Depuis leur arrivée en suisse, leurs économies ne faisaient que fondre et il ne restait à présent plus grand chose. Ce qui effrayait le plus Bastien ? La déception qu’il allait infliger à ses proches, en particulier à Laetitia, sa femme, qui avait toujours cru en lui et tout abandonné pour le suivre. Bastien rentrait de plus en plus tard chez lui et s’enfonçait de jour en jour dans la déprime.

Et puis, un beau soir, il y eut ce coup de fil. Cette femme, à la voix neutre, presque sans émotions, qui voulait voir la maison dès que possible. L’agent immobilier ne se fit toutefois pas d’illusions. Elle ne semblait pas aussi enthousiaste que les autres et, de toute façon,Bastien anticipait déjà la scène. Il acquiesça machinalement et le rendez-vous fut fixé au lendemain. A peine arrivé devant la bâtisse, il guettait un signe.

Alors qu’elle s’apprêtait à rentrer dans la maison, le visage de Lucile Briou, femme brune toute menue d’une quarantaine d’années, allait bientôt se crisper.
Dans un court instant, elle allait soupirer et prétexter un rendez-vous pour s’éclipser, pensa Bastien. Contre toute attente, la femme ne montra rien de cela.
Sans exprimer la moindre marque d’impatience, elle visita la demeure de bout en bout, scrutant avec attention ses moindres recoins. Mais Bastien restait sur ses gardes. OK, cela s’était passé différemment des autres fois. Mais cette femme n’avait pas non plus témoigné un grand emballement pour cette maison. Il rentra chez lui, sans trop d’espoir, et seuls les tendres regards de ses enfants et de sa femme, qui l’accueillirent gaiement sur le pallier, avec un jeu de mikado, le firent sourire.

Toutefois, son esprit était bien trop englué pour pouvoir se réjouir de l’instant. C’était un sourire factice, un de ceux que l’on arbore quand tout va mal,
pour rassurer ceux qui vont bien autour de nous. Au bureau, le lendemain, Emilie, sa collègue, lui fit un signe de la tête. Edmond voulait le voir. Décomposé, Bastien manqua de défaillir et se dirigea à contrecoeur vers le bureau de son patron. Appuyé contre son bureau ovale tout en verre, ce dernier trônait sur son siège.

Contre toute attente, il avait plutôt l’air d’être de bonne humeur. Bastien sentit sa gorge se nouer.
– Bonjour Edmond. Alors voilà, j’ai fait tout ce que j’ai pu mais je…
– Bonjour Bastien, assieds-toi. Figure-toi que ta visiteuse d’hier, une certaine Mme Briou, nous demande une contre-visite de la maison. Elle m’a appelé en personne, elle va venir avec sa nièce.
-Oh vraiment ? Et bien, c’est une bonne nouvelle ça…
– Continue comme ça. Et ne me déçois pas !

Bastien jubilait. A cet instant, il avait une soudaine envie de se jeter sur l’homme en face de lui qui lui faisait office de patron et de le faire tournoyer dans les airs. Cette Lucile Briou, femme qu’il connaissait à peine, allait peut-être changer le cours de sa vie. Et sauver sa famille. Il repensa aux mots qu’avait prononcé Edmond à la fin de leur entrevue.
-Une affaire exceptionnelle, cette vente. En fonction de l’offre qui sera faite, tu toucheras une commission de minimum 4%.

4%. Avec cet argent, il pourrait gâter Laetitia et les enfants, et surtout, économiser pour des jours meilleurs. Bastien se prépara pour la contre-visite comme pour un rendez-vous business avec un de ses plus gros clients de l’industrie pharmaceutique. Comme prévu, Lucile était accompagnée de sa nièce, une jolie jeune fille aux cheveux courts, elle aussi très discrète. Mince, presque frêle, elle semblait à peine approcher la vingtaine. Les deux femmes arrivèrent
à l’heure.

Elles firent l’économie des banalités habituelles et demandèrent rapidement à entrer.
– Mais bien sûr, mesdames ! Si vous avez des questions, n’hésitez pas !
Bastien se para de son plus beau sourire et les introduisit dans la demeure. L’homme savait se tenir à distance et les laissa libre de l’explorer à leur gré durant un bon moment. Il sursauta quand il entendit LA phrase :
– La maison nous plait beaucoup, je pense que nous allons faire une proposition.

Bastien feint de rester de marbre mais c’était imminent : l’envie d’exploser d’une joie immense était sur le point de faire vibrer tous ses membres. Il leur serra la main et s’entendit leur rétorquer :
-Très bien. Ravi qu’elle vous plaise !
La nièce en question, dont il ne connaissait d’ailleurs pas le nom, se retourna vers sa tante et désigna le jardin de son index. Les visiteuses semblaient vouloir s’éterniser, cette fois-ci à l’extérieur. Bastien redescendit de son nuage. Il fallait faire attention à ne pas les brusquer. Ne rien faire qui pourrait risquer d’inverser ce choix crucial, ni le faire basculer à la dernière seconde.
-Si vous voulez faire un tour dans le jardin, allez-y mesdames. J’ai tout mon temps, leur assura-t- il.

Il avait beau se contenir, tout de même, il se trouvait dans un état de satisfaction très élevé. Certes prudent, mais heureux. Quand il fut suffisamment loin des deux femmes, il laissa échapper un « Youpiiiii » et se retint même de sauter dans l’herbe. La vente s’annonçait sous les meilleurs auspices. Conscient d’être sur le point d’accomplir ce qu’aucun de ses collègues de l’agence n’avait réussi depuis un an et, ce malgré leur ancienneté dans la profession, il n’en était pas peu fier.
Il saisit son téléphone et se réjouit en voyant le premier contact s’afficher sur l’écran de ce dernier : Laetitia. Il n’allait pas la décevoir, tout compte fait.

Euphorique, il l’appela et prit plaisir à écouter sa voix. Elle lui donnait des nouvelles des trois petits. Après une après-midi intense passée au parc, ils s’apprêtaient à se lancer dans une activité manuelle, type poterie. Il savoura ces douces paroles en songeant à sa famille, qui allait désormais pouvoir compter
sur lui. Le sourire aux lèvres, Bastien finit par raccrocher. Il s’assit sur l’une des marches de la maison et attendit paisiblement. Au bout d’un certain temps, qui lui parut tout de même assez long, il se retourna vers le jardin : à sa grande surprise, les deux femmes n’étaient plus dans son champ de vision.

Il balaya les environs du regard. Elles avaient certainement dû rentrer de nouveau dans la maison. Elles avaient manifestement bien du mal à la quitter ! Il fit alors le tour de la bâtisse et contourna le jardin, mais ne les vit pas. Il fallait se rendre à l’évidence : Lucile Briou et sa nièce étaient introuvables. Pourtant, Bastien était resté dans l’entrée et la maison ne disposait que de cet unique endroit où entrer et sortir. Où étaient-elles passées ? Disparues. Volatilisées. Halluciné, Bastien se laissa tomber par terre. Ces deux femmes étaient les seules à ne pas avoir fui devant la demeure. Elles étaient son miracle. Un miracle qui venait tout juste de s’évanouir, tel un nuage fantomatique…

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